Les entreprises vont devoir organiser le développement de leurs produits de manière plus agile et ainsi remettre en question ce qui semble bien établi, selon le professeur Albert Albers. Il donne un aperçu des évolutions à venir et indique comment les gérer.

L’inventeur isolé évoque de nos jours une image désuète. Mais à quoi ressemblera la tâche d’un concepteur à l’avenir ?

L’esprit d’équipe sera la clé. Car le génial touche-à-tout n’est plus à même de maîtriser de bout en bout toutes les technologies nécessaires. Afin d’innover, il faut associer des connaissances de spécialistes. Le concepteur, ou le développeur de logiciels, ne découvre pas seul la solution, mais avec d’autres. Cela présuppose une forte capacité de communiquer.

Par ailleurs, il faut penser autrement : jusqu’à présent, le concepteur travaillait sur un cahier des charges qui servait de base à sa solution. Cela ne sera plus possible à l’avenir, parce qu’il faudra inclure au fur et à mesure du développement des changements techniques et économiques.

Le concepteur devra tout au long du développement se mettre à la place du client, à chaque cahier des charges se poser la question de la finalité et de l’avantage du client.

Quels sont les facteurs qui accélèreront cette évolution au cours des prochaines années ?

Les produits et les processus se sont déjà fortement modifiés ces dernières années dans de nombreux domaines. On fait appel à de nouveaux matériaux, des systèmes mécatroniques, adaptroniques et optiques-électroniques-mécaniques, de même qu’à des processus de production, des modes de fabrication et des solutions d’automatisation numériques.

Les concepteurs sont bien entendu aux premières loges en matière de développement de produits. Ils disposent de solutions innovantes pour les produits en combinant les nouvelles technologies issues de disciplines diverses. Dans le même temps, les produits gagnent en complexité en raison du rapprochement entre le monde physique et le monde virtuel.

Cette complexité accrue renferme toutefois de nouveaux potentiels. Les produits devront être développés avec davantage de souplesse. Vous pouvez lire aussi notre article sur l’avenir des opérateur dans les usines du futur.

Faudra-t-il des approches différentes et des outils nouveaux ?

Oui. En mettant en œuvre des approches méthodiques, nous assisterons à un changement de paradigme. La recherche a longtemps préconisé le principe de la page blanche à partir de zéro. En réalité, les développements des entreprises se basent sur des générations de produits. Cette approche requiert et autorise la nouveauté dans les méthodes, les modes opératoires et les stratégies capables d’apporter la souplesse nécessaire.

Pendant quinze ans, nous avons tenté de répondre à la demande d’un outil universel, sans succès. A l’avenir, nous aurons besoin de grandes compétences dans des domaines distincts et d’un grand nombre d’outils différents. Il faudra que ces connaissances interdisciplinaires soient mises en réseau. A cet égard, je considère que l’ingénierie système basée sur des modèles (MBSE)* est une approche d’avenir. Nous manquons toutefois d’interfaces vers les modèles techniques spécifiques comme les modèles de produits issus de la CAO.

Je crois aussi que nos méthodes de développement des logiciels pourront s’appliquer aux machines et aux véhicules. En d’autres termes, les clients seront impliqués dès la phase de test au moyen d’une version bêta. Certes, le défi est de taille compte tenu de la complexité croissante et du grand nombre des sous-systèmes qui constituent les grosses structures.

Comment assurer la sécurité dans ces conditions ?

Le développement purement virtuel, soit l’élaboration de modèles physico-mathématiques, est insuffisant pour l’analyse du risque en conditions réelles. A mon sens, rapprocher la simulation complexe en temps réel et les représentations physiques offre de nombreuses possibilités.

Une mégatendance tient à ce que le développement du produit puisse s’appuyer très tôt sur des représentations physiques, à l’image du prototypage rapide. C’est ce qui modifiera fortement les processus de développement. Le concepteur aura là aussi un rôle clé à jouer.

Quelle doit être la réponse de la formation face à ces évolutions ?

La formation doit aussi tenir compte de la complexité dans la technologie et dans le management. Néanmoins, il ne suffit pas de nous concentrer sur les compétences techniques nécessaires, car les compétences sociales sont également à prendre en considération.

Il faut une base solide de principes fondamentaux, mais nous devons en parallèle enseigner les compétences technologiques transversales, notamment en ingénierie des systèmes, à un niveau élevé. Cela nous force à abandonner l’exigence d’exhaustivité.

Nous ne pouvons pas tout enseigner. En revanche, il est nécessaire d’instaurer un contexte d’apprentissage actif, dans lequel les enseignants deviennent des compagnons d’apprentissage pour les équipes d’étudiants.

La thématique Industrie 4.0 est en route. Comment poser les bons jalons dès à présent ?

Il faut que les entreprises anticipent, investissent dans la recherche et la mise en réseau avec les universités, les fournisseurs, les clients et les partenaires. Il convient de vérifier si les processus des entreprises autorisent la souplesse requise.

En outre, il y a lieu d’harmoniser les profils de compétences en fonction des nouveaux impératifs. Dans ce contexte, je constate une forte demande en stages de formation, notamment dans le domaine MBSE. L’apprentissage tout au long de la vie est resté longtemps à l’état de slogan, mais sans lui nous n’atteindrons pas l’Industrie 4.0. Au bout du compte, ce sont les personnes qui créent l’innovation. Il nous faut les accompagner et les préparer. C’est possible dès maintenant.

Il s’agit désormais de considérer ces nombreuses approches à valeur ajoutée dans les entreprises. Le défi est important, car nous sommes dans l’obligation de remettre délibérément en question toutes sortes de méthodes qui ont été gagnantes jusqu’à présent.

*MBSE désigne l’utilisation de modèles globaux interprétables par ordinateurs dans le développement des systèmes interdisciplinaires. Elle permet aux modèles intelligents en réseau d’avoir une « connaissance des uns et des autres ».

BU: Le travail d’équipe interdisciplinaire sera de plus en plus important.

Le professeur Albert Albers dirige depuis 1996 l’institut pour le développement de produits (IPEK) à l’institut de technologie de Karlsruhe (KIT). Son enseignement porte en particulier sur la restructuration des contenus de l’enseignement et la réalisation ciblée de nouvelles méthodes de formation, qui incluent des compétences sociales dans le domaine de la conception et du développement de produits. Il a développé et mis en place une approche globale appelée modèle de formation de Karlsruhe pour le développement de produits.

 


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